Quelques facettes de la perversion
Colloque “La Société Perverse”
Naples, 9 octobre 2010

             Aussi loin qu’on remonte dans le temps la notion de perversion a partie liée avec la norme et la déviance, la loi et la transgression de la loi.  Et c’est pourquoi, bien que le mot apparaisse au milieu du XIXé siècle pour désigner des actes qui existaient déjà mais n’étaient pas qualifiés comme tels, il porte en lui, ce mot, le souvenir de son origine latine : pervertere.  Ce terme veut dire d’abord retourner, renverser (une construction) puis avec une nouvelle connotation, il signifie renverser les moeurs.  D’où la perversitas qui désigne quelque chose d’extravagant, de renversant, d’absurde, puis une corruption, une érosion, un dérèglement, une dépravation.  Un changement qui avec le temps fait passer quelque chose d’un état dit normal ou sain à un état anormal.  A partir de là, le terme est utilisé différemment selon les cultures.  La perversité est liée bien entendu au mal (par opposition au bien), à la cruauté (par opposition à la compassion) et enfin au dérèglement général de l’ordre normatif.  Pervertir quelqu’un, c’est le corrompre, lui apprendre à renverser les normes.

D’où une extension à la question sexuelle : en effet, qu’elle soit visible ou refoulée, la sexualité est toujours en jeu, comme si dans toute forme de perversité – et donc de perversion – l’idée était présente, d’une part, d’un sujet dominant par rapport à un dominé (forme la plus significative et la plus réelle de la lutte des classes) et, de l’autre, d’un détournement de l’ordre procréatif.  Autrement dit, la sexualité serait au coeur de tout acte pervers, même quand il ne serait pas question  d ’une  perversion  sexuelle.

Elle serait en jeu parce que sa forme première porte sur l’utilisation détournée – ou dite «pervertie» – des organes de la reproduction.  On peut dire d’ailleurs a contrario que c’est du jour où l’on a séparé la question de la sexualité de celle de la reproduction, en donnant naissance à la liberté sexuelle moderne – pour les femmes, pour les enfants, pour les homosexuels – que l’on a tenté d’abolir en vain la notion même de perversion, sans voir qu’elle se reconstituait sur les marges de ce qu’on avait pretend anéantir.  Freud prendra un autre chemin, montrant que tout sujet dès son enfance est habité par une perversion polymorphe et donc par des pulsions que seule la civilisation permet de contrôler.

Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle, avec l’avènement de la médecine moderne que le terme sort de la notion de dérèglement et qu’est alors inventé le mot de perversion, le même pour toutes les langues.

On passe alors de la perversité à la perversion, c’est-à-dire de la désignation d’un vice à la nomenclature d’une pathologie dont le contenu sera toujours sexuel.  On n¹emploie pas le terme de perversion en médecine mais celui de pathologie et donc de pathologie sexuelle.

L’apparition du mot, pris dans un sens clinique, signifie donc que l’on réunit, en un discours de la science et de la raison, deux sortes d’approche du phénomène : l’une médicale puisque la perversion va qualifier, non plus un vice, mais une maladie de l’âme, l’autre non médicale, puisque le terme pervers, au sens psychique, continue de signifier perversité.  Ce qui veut dire que dans le grand mouvement qui donne naissance au XIXe siècle à la psychopathologie et à la psychiatrie, le terme de perversion fait problème.  Ce n’est pas une névrose (ou maladie des nerfs), ce n’est pas une psychose (relevant de la folie), c’est Presque une culture, une façon d’être pathologique mais sans que l’on puisse déceler un substrat organique à la dite pathologie.  La perversion se définit alors pour ce qu’elle n’est pas : ni une névrose, ni une psychose.  Le pervers n’est ni fou, ni malade des nerfs mais un peu les deux à la fois, l’envers des deux : demi-fou, et à deux tiers névrosé.

 

On sort donc de la médecine anatomo-pathologique pour y revenir.  Et ce n’est pas un hasard si c’est aussi à cette époque, dans la descendance de Philippe Pinel et d’Etienne Esquirol (fondateurs de l’asile moderne), et sur la lancée du code napoléonien, qu’est défini le crime pervers.  Puisque, dans la perversion, la question est de savoir si le criminel est passible ou non de l’article 64 du code français, c’est-à-dire est-il ou non responsable de ses actes?

Autrement dit, de quelle sorte de folie est attaint un sujet pervers pour commettre des actes en toute conscience (contrairement au fou) mais sans éprouver le moindre affect, le moindre remords ou la moindre culpabilité comme le névrosé.  Car le pervers passe de l’abject au sublime sans éprouver de culpabilité au sens strict.

Au passage, je fais ici un détour : on sait qu’il y a toujours l’idée de rechercher l’origine de la perversité dans le monde animal ou dans un substrat organique.  La perversion semble d’autant plus insupportable qu’elle est humaine et c’est la raison pour laquelle on cherche à la situer du côté de l’animalité.  Projeter sur l’animal – et donc sur l’animalité qui est en nous – tous les fantasmes pervers, tel est bien l’essentiel du débat qui prend en otage l’animal.  D’où l’idée de parler d’inhumanité à propos de la perversité et donc d’animalité, alors que rien n’est plus humain que ce qui caractérise cette perversité : la haine de soi et des autres.  Ce sont d’ailleurs les hommes qui sont zoophiles et non pas les animaux qui sont homophiles.  La perversion est absente du monde animal.

Le terme de bestialité est fort intéressant.  Autrefois, on désignait par ce terme le commerce sexuel avec les animaux dont regorgent tous les mythes antiques, le culte divin étant institué en l’honneur du bouc.  La bestialité était punie de mort alors même que le culte de Dyonisos reposait sur l’image de la bestialité.  Le démon est d’ailleurs représenté sous la forme d’un animal.  Et toute projection sexuelle fait de l’animal le lieu des pulsions les plus primaires.  C’est par l’homme que l’animal est doté d’une sexualité

transgressive.  En conséquence, l’interdiction du commerce sexuel avec l’animal est presqu’aussi généralisé que l’interdit de l’inceste.  Et le darwinisme est venu raviver tous les mythes de l’origine bestial de l’homme atteint de perversité.  Mais si l’animal est ainsi objet de terreur, puisque l’on croit que du commerce avec lui peuvent naître les monstres – enfant-singe, enfant-bouc, enfant-porc, etc – on a aussi domestiqué des animaux pour qu’ils puissant avoir des relations sexuelles avec les humains.  Au XIXe siècle, on assiste donc à un transfert de la morale vers la médecine.  Mais dans ce cas, le discours scientifique, celui de la médecine, va rester infiltré par celui de la morale.  La Morale énonce ce qui est bien par rapport à ce qui est mal, la Loi dit ce qui est licite ou illicite.  Quant à la science, elle donne de la perversion une interprétation pour laquelle il lui faudra inventer une mot.  Ce mot ce sera la dégénérescence.

De fait, ce sont les transformations liées à l’individualisation progressive des pratiques sexuelles qui vont transformer le statut des pervers.  Les pervertis devenus les pervers (ou même le peuple des pervers, comme s’il s’agissait d’une communauté) passent du statut de destructeurs conscients et abjects au statut de malades.  Le fait que Sade – le prince des pervers, l’inventeur de la notion moderne de perversion, le penseur des Lumières sombres – ait été interné chez les fous durant la deuxième partie de sa vie est un peu le symbole de cette transformation.  De grand seigneur habité par le mal, il est devenu, par son internement à Charenton, un simple malade voisinant avec les fous.  Par certains côtés, la psychiatrie naissante et le code napoléonien, et plus tard le code pénal prussien, libèrent le pervers de la réprobation religieuse.  Il n’est plus le démon mais un malade, un enfant abusé abuseur, un masturbateur, un être dégénéré, anormal, à moitié responsable.  Mais à la différence du fou, le pervers semble n’être pas soignable car pas assez fou.  Il est donc un anormal auquel il faut retirer sa liberté mais qu’il ne faut pas condamner comme un criminel.  Et si le pervers est criminel, il faut l’arracher à son destin de criminel qui est de se donner lui-même la mort par peine de mort interposée.  Ainsi va être livré le combat entre la médecine psychiatrique et la justice.  Mais s’agissant des fous, les articles de loi permettent d’appliquer la notion d’irresponsabilité.  S’agissant des crimes pervers, ce sera beaucoup plus difficile.

Car si la perversion est une maladie de l’instinct sexuel, c’est-à-dire une pathologie, cela veut dire que le pervers – bien qu’il jouisse de cette pathologie – en souffre quand même.  Il souffre de ce qu’il inflige à l’autre.  Il souffre d’être pervers.  Tout le débat sur le statut des pervers va s’orienter ainsi : un pervers souffre-t-il de son «anormalité»? Et en conséquence peut-il être rééduqué? L’est-il d’autant plus qu’il peut désormais s’autodésigner comme malade et non plus comme incarnation du mal?

Plus on reste dans la causalité organique, moins le pervers est jugé responsable de ses actes, plus on s’approche d’une causalité psychique, plus le pervers est alors assimilé à une être malsain et responsable de ses perversités et des ses déviances.

C’est pourquoi l’homosexuel va apparaître, à la fin du XIXe siècle, comme le pire des pervers, précisément parce qu’il est le moins fou et que, en tant que telle, l’homosexualité n’est pas une perversion sexuelle :rien à voir avec la liste effrayante des autres perversions du sexe.  Et c’est alors aussi que la question de la masturbation infantile – regardée comme une perversion – va envahir le champ de la sexologie et de la clinique pédiatrique, alors qu’en tant que telle, elle n’est pas une perversion.  Et de même, l’hystérique va apparaître comme une perverses : dans les trois cas – l’enfant masturbateur, la femme hystérique, l’homosexuel homme – il ne s’agit pas de perversion mais le point commun semble être une sexualité qui tourne le dos à l’ordre procréatif.

 

Les premières définitions de la perversion apparaissent en France chez Esquirol, Bénédict Morel et Valentin Magnan, puis chez les grands sexologues de langue allemande et anglaise, Richard von Krafft-Ebing, Carl Westphal, Moll et Havelock Ellis.

Trois grandes étapes théoriques sont à

distinguer.  En une première étape, la perversion sexuelle est tenue pour une maladie des organes génitaux ayant pour base une anomalie anatomique.  d’où l’intérêt pour l’hermaphrodisme.  En une deuxième étape, on dépasse cette donnée et on parle alors des perversions afin d’établir une sorte de catalogue de tous les comportements troubles et anormaux : on insiste sur  le  caractère psychophysiologique des perversions (nommées déviations de l’instinct sexuel).  Et on fait l’hypothèse -réactualisée aujourd’hui – que les problèmes se résoudront par l’étude du cerveau.  La troisième étape se situe à la fin du XIXe quand on décrit les perversions comme de pures déviations fonctionnelles non réductibles à une pathologie cérébrale.  Elles relèvent alors de la psychologie et non plus de la médecine.  D’où l’invention de la criminologie comme complément de la sexologie : de la science du comportement sexuel découle la science du comportement criminel, délinquant ou délictueux.  L’homme criminel devient alors le quatrième partenaire d’un ensemble composé de la femme hystérique, de l ’enfant masturbateur et de l’homosexuel

La médicalisation de la perversité et sa transformation en perversion transforme radicalement la nature même de la perversion, puisque, dés lors, le sujet pervers n’a plus affaire à Dieu mais au savoir médical.  Dépossédé ainsi de ce qui était sa structure – de passer du sublime à l’abject par une série de métamorphoses – le pervers n’est plus l’incarnation de celui qui osait défier dieu (comme Sade ou Gilles de Rais) ou même la loi des hommes, il devient un être ordinaire réintégré dans la civilisation par l’échelle la plus basse : même processus que la transformation du mélancolique en un dépressif.

C’est chez Benedict Augustin Morel, qu’apparait en français pour la première fois le terme de perversion dans le sens d’un détournement des instincts : il y range l’érotomanie, la satyriasis, la nymphomanie, la fureur érotique ainsi que la nécrophilie.

Quant à l’invention du mot homosexualité, dérivé du grec (homos = semblable) et créé vers 1860, elle revient au médecin hongrois Karoly Maria Benkert pour désigner toutes les formes d’amour charnel entre des personnes appartenant biologiquement au même sexe.

Entre 1870 et 1910, le terme d’homosexualité s’impose progressivement avec cette signification dans tous les pays occidentaux, remplaçant ainsi les anciennes dénominations qui caractérisaient cette forme d’amour, selon les époques et les cultures (inversion, uranisme, sodomie, hermaphrodisme psychosexuel, pédérastie, unisexualisme, homophilie, saphisme, lesbianisme etc…).  Il se définit alors par opposition au mot hétérosexualité (du grec heteros = différent), forgé après lui vers 188O, et recouvrant toutes les formes d’amour charnel entre des personnes de sexe biologiquement différent.  Ici, comme on le voit, il a fallu inventer un terme pour désigner une «normalité» sexuelle (hétéro) en relation avec l’homosexualité, classée alors dans les pratiques perverses.

De Morel à Magnan, en passant par Krafft-Ebing, ce discours range l’homosexualité dans la catégorie d’une tare, d’une dégénérescence, voire d’une “espèce” ou d’une “race” toujours maudite, toujours réprouvée.  A cet égard, la figure de l’homosexuel, de Oscar Wilde à Marcel Proust, fut reçue à la fin du siècle, avec la montée de l’antisémitisme comme un équivalent du Juif : “A la haine du Juif pour lui-même, écrit Hans Mayer, correspond la haine de l’homosexuel pour luimême.” Et cette haine peux fort bien, dans les deux cas, se transformer en haine de soi : haine de soi juive, comme chez Karl Kraus ou Otto Weininger, ou haine de la partie “féminine” de soi comme pour le personnage de Charlus dans La Recherche du temps perdu, qui tourne en dérision les autres sodomites.  Le pire étant toujours de désigner l’homosexuel home comme une femme hystérique et comme un enfant masturbateur.  Car on associe, comme je l’ai dit, le plaisir solitaire au plaisir avec le même sexe : les deux sont de nature perverse contraire à l’ordre procréatif.

Notons que l’on rangeait un peu dans les memes catégories le transvestisme, le transsexualisme et l’hermaphrodisme.

En tant que doctrine “progressiste” du comportement sexuel, la sexologie a inventé, comme la criminologie, des néologismes : il s’agissait alors de doter d’une définition “scientifique” des pratiques sexuelles dites pathologiques que l’on voulait tantôt classer comme des maladies héréditaires (et non plus comme des péchés) afin de les renvoyer à la nosologie psychiatrique, et tantôt définir comme des crimes ou des délits (et non plus comme des actes contraires à la morale chrétienne) : “L’homosexualité – écrit Michel Foucault – est apparue comme l’une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme.  Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce.”

C’est bien dans ce contexte que furent inventés en Hongrie et en Allemagne les deux termes d’homosexualité et d’hétérosexualité, qui s’imposèrent définitivement au XXe siècle.  Entre 1898 et 1908, parurent mille publications sur l’homosexualité. Pour le discours psychiatrique du XXe siècle, l’homosexualité fut toujours regardée comme une inversion sexuelle, c’est-à-dire comme une anomalie psychique, mentale ou de nature constitutive et en tout cas comme un trouble de l’identité ou de la personnalité pouvant aller jusqu’à la psychose et conduisant souvent au suicide.  La terminologie connut de multiples variations : pour les femmes, on employa le terme de saphisme ou de lesbianisme en référence à Sapho, la poétesse grecque de l’île de Lesbos, adepte de l’amour entre les femmes; pour les hommes, on parla d’uranisme, de pédérastie, de sodomie, de névropathie, d’homophilie etc….  La nosologie resta beaucoup plus floue que pour la classication des diverses formes de folie et la législation fut différente selon les pays.

L’idée de traiter les perversions comme des maladies avec, au centre, la figure de l’homosexuel – le pire des pervers parce que le moins visible – fit que les pervers commencèrent à se regarder eux aussi comme des malades et notamment les homosexuels, et donc à raconter leurs cas et surtout la souffrance liés à leur état.  C’est à partir de ces cas que Krafft-Ebing composa son oeuvre majeure Psychopathia Sexualis.  Retournement étrange, puisque le pervers perdait sa puissance de fascination de par l’étalage même de sa maladie.

Mais l’idée de dégénérescence était liée à celle d’eugénisme.  D’où une volonté commune d’éradiquer le mal ce qui conduira à inventer la science la plus perverse du monde : celle de l’extermination dite scientifique des races dites dégénérées.

L’idée d’améliorer la race existait depuis toujours mais avec la création du terme (eu=bon, genos = race) se développe l’idée d’une scientificité possible de ladite amélioration.  Francis Galton, cousin de Charles Darwin, distingue l’eugénique ou science de l’hérédité, c’est-à-dire de l’amélioration des lignées – domaine des chercheurs et des savants – de l’eugénisme dont il veut faire un mouvement social et politique.  Il s’agit là d’une idéologie scientiste greffé sur le darwinisme et qui répond à des préoccupations sociales et politiques précises : la prolifération des classes laborieuses serait la source d’un danger pour les progrès de l’humanité.  On retrouve ce thème chez Gustave Le Bon et chez Taine, qui considèrent que les foules sont à l’image de malades incontrôlables, hystériques.  De là vient la haine de la Commune de Paris (1871).

Quant au mot dégénérescence, plus médical à l’origine, il caractérise diverses affections liées, non seulement à l’avancée des classes laborieuses, mais à l’intériorisation par les élites du sentiment de leur chute ; on mélange ainsi nerfs détruits par l’alcool ou l’opium, défaillances physiques héréditaires, maux créés par le milieu social, faiblesse morale, en bref une véritable maladie.  Chez Morel, le mal c’est la sexualité, car elle conduit à la syphilis, à la parlysie générale, à la folie.  Et pour s’en préserver il faut mener une politique de prévention, modifier les conditions morales et économiques des contaminants.  Dans son Traité, il place sa théorie sous l’autorité de la Genèse : c’est la chute de l’homme qui entraîne sa dérive puis sa dégénérescence mentale.  Celle-ci est liée au péché et se présente comme une déviation d’un type primitif normal.  La cause de la dégradation est sociale plus que biologique, le corps n’étant que l’instrument de l’intelligence.  Dans la maladie mentale se produit une inversion de cette hiérarchie qui a pour conséquence de ravaler l’homme au rang de la bête et d’aliéner son esprit à l’organisme malade.  Morel croit en l’hérédité des caractères acquis et donc il pense que la dégénérescence est transmissible à l’image de la syphilis.  Quand une pathologie se transmet, ses effets s’aggravent et les héritiers sont atteints par une une pathologie de plus en plus accentuée : idiotie, débilité.  L’hygiénisme de Morel consiste à empêcher les mariages entre dégénérés.

Pour comprendre comment s’est forgé ce paradigme de l’eugénisme, comme réparation possible de la dégénérescence, et surtout pour comprendre comment il a pu s’appliquer autant aux peuples et aux nations qu’aux individus, il faut comprendre d’abord qu’il n’est pas du tout une anomalie ou une dérive dans l’histoire de la médecine mais il est plutôt constitutif de ce qu’on appelle la biocratie.  Et ces thèses, loin d’être simplement racistes, et bien avant qu’elles ne servent de support au discours antisémite, sont liées à l’évolution de la notion de progrès.  La biocratie (gouverner les peuples par la science) existe aussi bien en France qu’en Allemagne et en Italie.  Et à cet égard, il y a un eugénisme progressiste que l’on appelle d’ailleurs hygiéniste mais qui repose sur une théorie de la race – de Morel à Lombroso – améliorer la race, et il y a un eugénisme exterminateur qui vise à éliminer la mauvaise race.

C’est cet eugénisme exterminateur qui aboutira au nazisme en se liant avec l’antisémitisme.  Mais l’idée du progrès possible de l’homme par la biologie ou par la race est une idée des sciences de la vie, inscrite au coeur de la biologie depuis Darwin et qui est présente aujourd’hui dans tous les débats sur la bio-éthique, le clonage ou sur l’euthanasie : un rêve de la science en quelque sorte.

C’est à l’Europe – et à elle seule – que l’on doit la première formulation de ce programme crépusculaire, de ce programme pervers, dont il faudra toujours craindre le retour et les méfaits, et qui eut pour nom l’hygiène raciale.

A la fin du XIXe siècle, comme je viens de le dire, sur la lancée du darwinisme, les plus hautes autorités de la science médicale allemande inventèrent la biocratie c’est-à-dire l’art de gouverner les peuples, non pas à l’aide d’une politique reposant sur une philosophie de l’histoire, mais par les sciences de la vie et par l’ensemble des sciences dites humaines – anthropologie, sociologie, etc. – rattachées à cette époque  à  la  biologie.

Conservateurs ou progressistes, ces hommes de science, intègres et vertueux, héritiers des Lumières, avaient  pris conscience des méfaits que l’industrialisation faisait peser sur l’âme et le physique d’un prolétariat de plus en plus exploité dans des usines malsaines.  Violemment hostiles à la religion, dont ils pensaient qu’elle égarait les homes par de faux préceptes moraux, ils voulaient purifier les structures culturelles et scientifiques de leur pays, et combattre toutes les formes dites de “dégénérescence” liées à l’entrée de l’homme dans la modernité industrielle.

Aussi inventèrent-ils une étrange figure de la science, une figure darwinnienne, nietzschéenne, prométhéenne, une figure téméraire capable d’incarner au plus haut point la grandeur de la Kultur classique allemande, héritière de Goethe et de Hegel.  Ils inventèrent donc l’homme nouveau régénéré par la science, par la raison, par le dépassement de soi.  Et ils furent imités par les communistes et par les fondateurs du sionisme, Max Nordau, notamment, lequel voyait dans le retour à la terrre promise, la seule manière de libérer les Juifs européens de l ’abâtardissement où les avaient plongés l’antisémitisme et la haine de soi juive.  Comme les hommes de science, les sionistes voulaient créer un “Juif nouveau”.

Favorables à l’émancipation des femmes et à une maîtrise concertée de la procréation, ces médecins des Lumières mirent en oeuvre un programme étatique de régénération des âmes et des corps, un programme eugéniste par lequel ils incitèrent la population à se purifier par des mariages médicalement contrôlés.  Ils obligèrent les masses à se détacher de ses vices : du tabac, de l’alcool et d’une sexualité désordonnée.  Mais ils furent aussi les artisans d’un grand dépistage des maladies qui rongeaient le corps social : syphilis, tuberculose, etc.  Certains d’entre eux, comme le grand psychanalyste Magnus Hirschfeld, pionnier de l’émancipation des homosexuels, adhéra à ce programme, convaincu qu’un homosexuel de type nouveau, enfin débarrassé de l’héritage pervers de la race maudite, pouvait être créé par la science.  Lui aussi, comme les fondateurs du sionisme, voulait créer un homme nouveau : “l’homosexuel nouveau”

On connaît la suite.  A partir de 1920, dans une Allemagne vaincue, sans cesse humiliée par les vainqueurs qui lui avaient imposé l’injuste traité de Versailles, les héritiers de cette biocratie poursuivirent ce programme en y ajoutant l’euthanasie et les pratiques systématiques de stérilisation.  Hantés par la terreur du déclin de leur “race”, ils inventèrent alors la notion de “valeur de vie négative” convaincus que certaines vies ne valaient pas la peine d’être vécues, celle des sujets atteints d’un mal incurable, celle des malades mentaux et enfin celle des races dites inférieures.  La figure héroïsée de l’homme nouveau, fabriquée par la science la plus civilisée du monde européen, se retourna alors en son contraire, en une figure immonde, celle de la race des seigneurs revêtue de l’uniforme de la SS.

Programme pervers, programme puritain, programme issu d’une science érigée en religion et dont l’idéal de vérité avait été perverti dans un pays voué à l’humiliation, l’hygiène raciale reposait d’abord sur une volonté d’emprise totalisante de la sexualité humaine par une biocratie.  Croyant servir la civilisation, elle ne fit que parcourir le cercle anthropologique propre à l’essence de la perversion :humaine, exclusivement humaine, au point de recéler le projet d’exterminer l’homme lui-même.  Et c’est ainsi que ses adeptes contribuèrent d’abord à “euthanasier” les malades mentaux, puis à conduire sur la rampe d’Auschwitz les Juifs, les homosexuels, les Tziganes, c’est-à-dire les représentants de la “mauvaise race” : un peuple de pervers.

 

C’est à Luchino Visconti, cinéaste marxiste et homosexuel auquel je tiens à rendre hommage ici même, héritier de la race maudite, que revient le mérite, dans Les damnés (Gotterdammerung), d’avoir su décrire, mieux que les historiens, les facettes pernicieuses de ce cercle anthropologique à l’intérieur duquel, entre idéalisation et déchéance, se retourna en son contraire le grand rêve pervers de l’homme nouveau.  Empruntant autant à la saga de la famille Krupp qu’à l’univers romanesque de Thomas Mann, Visconti met en scène l’autodestruction impitoyable d’une grande famille d’industriels : les Essenbeck.  Et à cette tragédie oedipienne de l’éradication volontaire, il donne pour toile de fond les quatres grands événements par lesquels le nazisme installa son emprise meutrière sur le corps de la nation allemande : la prise du pouvoir par Hitler, l’incendie du Reichstag, la nuit des longs couteaux, l’autodafé des ouvrages majeurs de la culture occidentale.

La force de ce récit mythique, qui décrit la genèse du plus grand système pervers qu’ait produit l’Europe – le système génocidaire – tient au fait que les principaux personnages occupent tour à tour la place de la victime et celle du bourreau, tout en étant chacun, non seulement d’une somptueuse élégance et d’une stupéfiante beauté charnelle, mais sans cesse inverti, travesti, transgressif, sacrilège, criminel.  Sous les apparences d’un raffinement exquis, et au Coeur d’une demeure éclatante où s’étalent les signes les plus prestigieux de la grande tradition de la Kultur allemande, chacun ne songe qu’à devenir le valet du nouvel ordre nazi incarné par un capitaine de la SS -que l’on appelle le cousin – et qui, lui, n’est jamais ni une victime, ni un bourreau.  Mephisto sans âme ni corps, Aschenbach n’a pas ni prénom, ni affect : il est le pur esprit de la nouvelle race des seigneurs ayant pour seul devoir d’organiser, selon une règle logique, l’extinction totale du lien généalogique (du genos) qui unit les membres de la famille von Essenbeck.  Car détruire ce lien, c’est détruire symboliquement le genos de la nat ion al lemande et donc, par anticipation, substituer à ce genos son envers meurtrier : la pulsion genocidaire.

Perverti par sa mère, elle-même asservie par Aschenback, lequel a fait de l’amant de celle-ci un criminel au service de la race des seigneurs, le dernier rejeton des Essenbeck, Martin, tour à tour travesti, humilié, violeur et pédophile, finit par retourner son désordre intérieur en une adhésion farouche et impérieuse au nouvel ordre nazi, non sans avoir, auparavant, pris possession du corps de sa mere selon un rite incestueux aux allures d’érotisme macabre.  Devenue folle et livrée à la science médicale, celle-ci – dégradée dans son corps – n’est plus que le spectre de ce qu’elle a été.  Beauté rongée par la déraison, elle sera contrainte par son fils à mourir par le cyanure, aux côtés de son amant, et après avoir été confrontée à une scène de noces barbares au cours de laquelle un représentant de la loi exigera que les nouveaux époux n’appartiennent pas à la race juive.

 

Published by I.S.A.P. - ISSN 2284-1059