Réflexion psychanalytique sur la notion de patrie : l’exemple de la Suisse

L’intérêt est grand en Ukraine, j’imagine, de comprendre ce qui pousse à l’union des peuples dans une identité collective, alors que et probablement justement,  parce que ce pays est encore déchiré par une guerre qui ne dit plus son nom.  Les différentes origines ethniques et nationales exercent des contraintes et des forces parfois antagonistes qui poussent à des extrémités de violences  si terribles et sauvages  qu’on se demande si l’on peut encore résumer cela à la haine liée à la faillite du « narcissisme de petites différences », comme à celles du « schibboleth » ? La déliaison de la déraison emportant tout ce que l’humain peut avoir encore d’humain !

Tout mouvement unificateur est une étape maturative.  Elle reflète le rassemblement de mouvements pulsionnels au sein d’une instance, pour le propos symboliquement représenté par la nation.  Au plan métapsychologique, cela s’illustrerait par la manière dont un Moi initial morcelé et fragile, au fil de sa croissance, se renforcerait, accroîtrait son assise et trouverait alors une unité et une identité nouvelles.  Quelles sont les voies poursuivies pour que cette maturation se développe ? Quels sont les moments considérés comme fondateurs pour qu’une nouvelle étape développementale d’une société s’instaure ? Qu’est-ce qui établit le sentiment d’unité nationale?

Parmi les grands mythes fondateurs, l’épopée de Gilgamesh pour Babylone, Hercule chez les Grecs,  Romulus et Rémus à Rome ou celui de la Genèse dans le christianisme, une instance paternelle ou divine préexistante est combattue.  Dans ce dernier exemple, le pêché originel est une faute commise par les premiers hommes contre Dieu le Père.  L’hypothèse avancée postule que la naissance du sentiment d’unité nationale passerait par la reviviscence du meurtre d’une figure paternelle archaïque et toute-puissante.  C’est le propos de Totem et Tabou.  On y trouve un père tyrannique d’une horde primitive que les fils chercheront à éliminer pour finalement se partager équitablement son pouvoir.  Dans l’ouvrage de Freud, le tabou de l’inceste est consubstantiel à celui du meurtre du père.  Il renvoie au mythe d’Œdipe que Freud veut saisir et à l’étude de la bisexualité psychique.  Cette investigation complémentaire n’est pas envisagée dans mon propos, celui-ci, suivant Freud, se centrant sur le meurtre original du père de la horde primitive comme acte premier et fondateur de l’histoire humaine.   « Au commencement était l’action »[1], écrit Freud de 1913.

L’exemple de l’histoire suisse me servira de repère pour tenter de saisir cet enjeu, conscient des abus qui marquent la généralisation.  Tout au plus sera-t-il question de  trouver dans cette histoire des possibles lignes de forces ? Cela pouvant peut-être servir de modèle ailleurs ?

Ainsi, la Suisse, pays fédéral, s’est construit progressivement autour d’un pouvoir central déléguant aux multiples entités que sont les cantons qui constituent son Etat des pouvoirs autonomes.  Cette situation politique actuelle et originale de l’histoire helvétique s’articule autour d’un acte fondateur, peut-être légendaire, celui du serment du Grütli.  Ce serment, prêté par trois représentants de la Suisse primitive, constitue un acte de révolte contre une autorité impériale tyrannique.  Cet acte premier m’apparaît reprendre  la description freudienne de Totem et Tabou : celui du meurtre premier du père de la horde primitive par ses fils, figurés ici par ces montagnards de la Suisse médiévale.  Ce moment marque un premier tournant, fondateur, organisateur, face à une société primitive aléatoire et peu disciplinée.  Mais l’histoire suisse n’en reste pas là, quelques 150 ans plus tard, ce serment s’illustrera autour d’un mythe également initiatique de la nation suisse, celui de Guillaume Tell.  Ce mythe reprendra la dimension symbolique de l’acte premier du serment en lui donnant un caractère plus individuel et donc plus conforme à celle du « meneur » que Freud décrit en 1921 dans « Psychologie des foules et analyse du moi ».  Celui-ci est plus à même de représenter aussi un idéal du moi collectif.  Ainsi, à eux deux, serment et mythe suivent le thème du parricide et forment le socle symbolique de l’histoire nationale suisse.

Mais commençons par le commencement et observons ce qui prévalut au début de l’histoire Suisse, « celle-ci se racontant plus qu’elle ne s’explique », nous dit l’historienne et journaliste suisse Joëlle Kuntz[2].

Comme souvent, ce sont des considérations économiques qui furent déterminantes.  La Suisse ancestrale du XIIème siècle jouit d’une position essentielle dans l’axe nord-sud de l’Europe, elle détient l’accès du Gothard, ce grand massif montagneux des Alpes qui sépare l’Allemagne de l’Italie.  Cette disposition géographique attise des luttes pour le contrôle de ce passage, il s’agit de l’empereur romain germanique, du pape et de la maison des Habsbourg.  Localement, c’est le territoire de Schwyz (qui donnera son nom à la  Suisse) qui commande avec ses voisins Uri et Unterwald.  Cette région est devenue de plus en plus prospère depuis la construction d’un pont, vers 1230, ce qui raccourcit considérablement la route entre le Nord et le Sud.  Tout un essor économique de trafic de marchandises en découle.  Les Habsbourg vont représenter la menace la plus importante à l’égard des cantons forestiers de la Suisse primitive, appelés les « Waldstaetten », en voulant tenter de s’approprier la manne financière représentée par ce passage du Gothard.  Mais la liberté de commerce est une constante de l’expérience helvétique.  C’est ainsi que les trois premiers cantons du Gothard s’allièrent par un pacte de solidarité contre la belligérance des Habsbourg.  En 1291, trois dignes représentants des trois cantons de la Suisse primitive se jurent fidélité et solidarité.  Comme évoqué, c’est le serment du Grütli, considéré comme l’acte politique fondateur de la Suisse actuelle.  Il est célébré chaque 1er août, date de la fête nationale.

Cette dimension historique, nous l’avons vu, s’articulera un peu plus tard, selon Jean-François  Bergier[3], autour d’éléments historiques et d’un mythe : celui de Guillaume Tell[4].  Tell est un ancien mercenaire qui s’est retiré dans ses montagnes.  C’est un expert dans le maniement de l’arbalète.  À l’époque, l’empereur romain germaniqueAlbert Ier (un Habsbourg) cherche à dominer la région d’Uri.  En juillet 1307, le bailliHermann Gessler fait ériger un poteau sur la place des Tilleuls dans le village d’Altdorf, chef-lieu du canton d’Uri.  Il y accroche son chapeau, obligeant ainsi tous les habitants – sous peine de mort – à se courber devant le couvre-chef.  Or, Guillaume Tell passa plusieurs fois devant le poteau coiffé sans faire le geste exigé.  Dénoncé, il comparaît dès le lendemain devant Gessler.  Mis en cause, Tell invoque alors sa simplicité, sa distraction et le fait qu’il ignorait l’importance qu’avait le geste pour le bailli.

Pour le punir de son insolence, Gessler lui ordonne alors de percer d’une flèche d’arbalète une pomme posée sur la tête de l’un de ses propres fils.  En cas d’échec, l’arbalétrier sera mis à mort.  Malgré ses supplications, le bailli reste intraitable.  Guillaume Tell s’exécute et coupe le fruit en deux sans toucher l’enfant.

Or, Gessler, ayant vu Tell dissimuler une seconde flèche sous sa chemise, lui en demande la raison.  Tell prétend d’abord qu’il s’agit d’une simple habitude.  Mais le bailli encourage Tell à parler sincèrement en lui garantissant la vie sauve.  Tell répond alors que si le premier trait avait manqué sa cible, le second aurait été droit au cœur du bailli.  Gessler fait arrêter Guillaume Tell sur le champ.  On l’enchaîne et confisque son arme.  Alors qu’on  emmène le prisonnier au château du bailli, où il devrait finir ses jours, Tell arrive à s’échapper et, par la suite, tue le bailli.

Personnage mythique, Tell l’est par son courage, sa hardiesse, son adresse, sa parfaite connaissance des lieux et surtout sa force physique, ce qui est une des caractéristiques des fiers montagnards de la Suisse primitive.  C’est ce qui leur a valu d’être engagés comme mercenaires dans toute l’Europe d’alors.  On en trouve d’ailleurs encore actuellement chez le pape au Vatican.  Dans toute l’iconographie helvétique, ce corps d’homme, magistralement peint par Ferdinand Hodler, « poussé à la limite de l’humain, prend dans l’imaginaire suisse la place du corps du roi dans les nations rassemblée autour d’une dynastie »[5], écrit Joëlle Kuntz.

Ultérieurement, la légende Guillaume Tell sera reprise par Schiller et fournira aux révoltés des monarchies un modèle romantique de « libérateur » qui parcourra tout le XIXème siècle. Rossini s’y employa aussi dans son dernier ouvrage lyrique éponyme avec un succès retentissant.

Mais revenons succinctement au développement de la Suisse depuis le serment du Grütli car, pour Joëlle Kuntz, « aucun pays n’existe solitairement, fût-il, comme la Suisse, un petit pays solitaire »[6]. D’autres cantons, territoires plus ou moins indépendants, juchés dans les montagnes ou au bord des lacs, cherchent à préserver leurs privilèges et leur indépendance et se protéger contre la domination de la maison d’Autriche.  La Suisse passe à quatre puis à huit et au début du 16ème siècle à treize cantons.

C’est toujours dans cet esprit d’indépendance et de solidarité qu’au début du 19ème siècle que la Suisse prit sa configuration quasi actuelle avec 22 cantons, contre 23 actuellement. L’adoption d’une Constitution fédérale en 1848 marqua la substitution de l’Etat fédéral à la Confédération des cantons.

Avec indépendance, résistance et neutralité, se forme une philosophie nationale qui est aussi une psychologie : compromis, coalition, entente, médiation, équilibre sont les mots clés de la Suisse traditionnelle.

Perspectives psychanalytiques :

Après cette brève description historique, le développement du « homeland » suisse reprendrait-il le thème analytique exprimé dans Totem et Tabou ?  Et argumenterait le processus d’unité nationale de ce pays, voire d’autres?

Pour rappel, l’ouvrage de Freud  se compose de quatre parties : la crainte de l’inceste, le tabou et l’ambivalence des sentiments que Freud lie à la névrose obsessionnelle, l’animisme, la magie et la toute-puissance de la pensée, et le retour infantil du totémisme.  C’est ici que Freud fait allusion au meurtre du père de la horde primitive.  Freud s’inspire de Darwin postulant l’existence d’une horde primitive originaire chez les primates aussi bien que chez l’homme.  Freud apporte une réponse psychanalytique à ses interrogations à l’aide du concept de « horde primitive » à laquelle il greffe le concept de complexe d’Œdipe.  Pour Freud, le Complexe d’Œdipe ne naîtrait pas nouvellement avec chaque individu, à chaque génération.  Aussi, émet-il une hypothèse hardie qui suscita de vives critiques : selon lui, des traces ancestrales remontant aux origines influenceraient la constitution de ce complexe.  Freud croit pouvoir déceler ces traces archaïques dans les sentiments forcément ambivalents que tout individu éprouve à l’égard de son père (Freud ne parle pas de la mère et, de mon côté, je n’explorerai pas dans cette contribution le lien avec la mère-patrie dans le concept de « homeland »).

En effet, du temps de la horde primitive, ce sont les fils jaloux du pouvoir despotique paternel qui décidèrent de se rebeller afin d’accéder aux femmes et à la descendance.  Se liguant contre lui, ils allèrent le tuer, puis le manger.  Une fois le festin consommé, ils furent alors pris de remords et la raison pour laquelle ils s’étaient battus risquait de ruiner la structure même de la société, une guerre fratricide n’aurait alors épargné personne !  Ainsi, un sentiment de culpabilité pèse lourdement sur chacun, d’une génération à l’autre.  Pour Freud, il ne fait aucun doute que ce sentiment de culpabilité est le résidu d’une faute originaire (ce qu’on retrouve dans les religions abrahamiques avec Adam et Eve chassés du paradis).  Il explique que les fils décidèrent alors d’établir des règles correspondant aux deux tabous principaux : l’interdiction de tuer le totem, emblématique du meurtre et du parricide, ainsi que l’interdiction de relations sexuelles avec les femmes appartenant au même totem, l’inceste.

Totem et Tabou suscita de nombreuses polémiques, notamment autour de la place que pouvait occuper la phylogénèse dans la psyché humaine.  Lacan fut lui-même critique à l’égard de Totem et Tabou, affirmant  toutefois que « l’important était que Freud reconnût qu’avec la Loi et le crime commençait l’homme »[7]. 

Et avec l’homme, dont la destinée est grégaire, s’édifia la notion de horde, de groupe, de société, puis d’appartenance à la nation, ai-je envie d’ajouter pour revenir à notre propos.  Ainsi, suivant Totem et Tabou, ne peut-on penser que toute édification sociale nouvelle se perpétue par le meurtre de l’édification sociale préexistante ?  L’histoire des peuples ne se constituerait-elle pas à l’aune de ce crime sur la civilisation précédente ?  L’acte, dans son acception de décharge, ne peut qu’engendrer vengeance, retaliations infinies et empêcher tout processus civilisateur.  Pour Freud, tel qu’il le reprendra encore dans « Malaise dans la civilisation »[8] , tout mouvement civilisateur passe par le renoncement pulsionnel qui pousse à l’établissement de règles morales et de lois collectives.  L’acte est limité par les lois.

Voyons si l’histoire suisse suit un cheminement comparable.  A l’origine, il y a le serment initiatique du Grütli, effectué par trois représentants des trois cantons de la Suisse primitive.  Ces hommes vont se liguer contre un oppresseur ennemi, l’empereur du Saint Empire romain-germanique, représenté localement par un dignitaire habsbourgeois.  Leurs vœux de révolte contre cette figure tyrannique étrangère renvoient à celle des fils s’adressant au père abuseur de la horde primitive. Le bailli Gessler, en effet, demande soumission castratrice à ses fils, ces fiers montagnards qui doivent se courber devant l’emblème phallique de son chapeau.  Les vœux parricides des fils sont évidents dans l’iconographie du serment du Grütli où les trois protagonistes se jurent fidélité en pointant en un triangle leurs épées vers le ciel.  Le parricide est au cœur de leur insoumission.  Pendant deux cents ans, des guerres et des batailles incessantes s’en suivront, jusqu’à ce que des suites de luttes fratricides entre des mercenaires suisses opérant pour différents pays, la Suisse adopta des lois qui encadrèrent définitivement sa politique de neutralité.  Une étape décisive fut franchie, reflétant une disposition d’esprit et mentale nouvelle, source d’élaboration salvatrice, « contenante », au sens de Bion, des débordements meurtriers précédents.  Simultanément, la valeur symbolique du serment du Grütli pouvait alors émerger et le mythe se créer.  Le mythe représente un idéal qui cristallise les espoirs et les craintes humaines.  C’est par lui que les anciens transmettaient leur compréhension des vicissitudes du monde.  Le mythe rassemble le lien social autour d’objectifs symboliques importants.  Comme ceux de la victoire sur la mort et de la survivance de l’espèce.  Le mythe sert un emblème unique plus à même de correspondre au modèle idéal commun à la destinée d’un groupe ou d’une nation.  René Girard, l’anthropologue et philosophe, écrit: « Il faut voir dans les mythes le récit nécessairement déformé d’une violence collective spontanée qui rassemble à nouveau une communauté que la rivalité mimétique a fait voler en éclats »[9].  Le mythe donc rassemble sur ce qui a été détruit.  Le mythe sert de symbole, témoignant de l’affranchissement de la réalité de l’acte.  Pour Claude Lévi-Strauss[10] « Les mythes signifient l’esprit qui les élabore au moyen du monde dont il fait lui-même partie ».  Ici, le mythe est une émanation transcendantale, une élévation, du monde dont il est lui-même issu.

Voyons maintenant, si après les vicissitudes qui conduirent au serment du Grütli, le thème du parricide s’illustre aussi dans l’autre mythe fondateur de la Suisse : Guillaume Tell.  Celui-ci doit tirer une flèche sur son fils.  S’il réussit, il aura la vie sauve.  L’enjeu tourne autour de la mort.  Ici, il s’agirait moins de la mort du fils, fantasme archaïque courant (-les fils veulent toujours occuper dans la hiérarchie familiale la place de leur père que celui-ci est tout prêt d’annihiler-), que d’un infanticide qui serait la part refoulée du meurtre du père ?  Un déplacement sur le fils du parricide ?  Ainsi, la deuxième flèche que Guillaume Tell garde sur lui et réserve au bailli Gessler n’en serait-elle pas l’illustration ?  En effet, si Tell rate la pomme et tue son fils, il devient par conséquent le meurtrier de ce dernier et est alors immanquablement identifié au père ancestral de la horde primitive.  Celui qui garde toutes les femmes pour lui et écarte les fils de la descendance, ce qui est l’équivalent de leur élimination castratrice et meurtrière.  Si Tell avait tué son fils, ce n’est pas seulement de rage vengeresse qu’il aurait ensuite tué Gessler, mais rongé par la culpabilité de son meurtre filial et alors de son identification au père de la horde primitive.  Il ne peut alors que vouloir tuer Gessler, le bailli habsbourgeois, qui est son double, son représentant identificatoire vivant.  C’est l’effigie tyrannique et meurtrière de lui-même que Tell doit tuer.  Si Tell avait tué son fils, le mythe de Guillaume Tell, dont la tâche est une élévation morale rédemptrice, salvatrice et unificatrice d’une nation, ne serait jamais advenu.  C’est bien parce que ce mythe sert de véhicule symbolique et amène un déplacement par rapport à l’acte meurtrier initial, celui du père de la horde, qu’il atteint sa pleine reconnaissance collective et historique.  Ne pourrait-il alors servir en quelque sorte de totem pour la nation ?  Le symbole sauvegarde la compulsion de l’acte et témoigne du renoncement pulsionnel.  Adressé au fils mais visant symboliquement le père, le parricide représente alors un acte créateur et fondateur.  Il s’agit d’un mouvement mutatif illustrant non seulement le déploiement d’un espace psychique individuel, mais qui est aussi étendu au collectif et au social.  Le mythe représente une étape civilisatrice.  Freud en 1921 dans « Psychologie de foules et analyse du moi »[11]  souligne la force du renoncement pulsionnel dans tout processus civilisateur.  Ce renoncement pulsionnel, comme évoqué, s’est vérifié en Suisse dès le début du XVIème siècle par sa politique de neutralité.

Une dernière remarque concernant le rôle du meneur, tels que représentent les trois Helvètes de la Suisse primitive et Guillaume Tell.  Le meneur servant de modèle identificatoire dans l’idéal du moi collectif.

Dans « Psychologie des foules et analyse du moi »[12], Freud étudie l’application de la psychanalyse de l’individu au comportement de la foule.  Réciproquement l’étude psychanalytique des phénomènes de foule renseigne sur le fonctionnement psychique de l’individu.  Freud va montrer que le lien affectif libidinal, l’amour, relie les individus au meneur de foule.  « L’identification qui est la forme la plus élémentaire du lien à l’objet » crée la cohésion des individus entre eux.  Le lien au meneur est fondé sur l’idéalisation, de sorte que l’individu, attiré par cet idéal, voit sa personnalité tendre à s’effacer, au point que l’Idéal du moi, représenté par le meneur de foule, reprend la place du moi de chaque individu.  Freud n’est pas dupe, il parle de « folie à deux »[13] concernant le groupe et le leader et évoque la socialisation aliénante du meneur si les individus sont trop peu différenciés et éduqués.  Il pense aussi que la haine peut aussi être facteur d’unité.  L’ambivalence des sentiments est aussi à l’œuvre dans la foule.

Au nom de l’idéal, Freud dit qu’un individu isolé est disposé à renoncer à ses intérêts personnels en faveur des autres membres du groupe.  Il attribue cette limitation du narcissisme à un des fondements de la civilisation, je cite : « Et, de même que chez l’individu, de même dans le développement de l’humanité c’est l’amour seul qui agit comme facteur de civilisation, dans un passage de l’égoïsme à l’altruisme ».[14]

Finalement, reprenant Totem et Tabou, Freud considère que les relations entre la foule et son meneur illustrent la reviviscence des relations entre les fils et le père de la horde primitive et qu’après le meurtre du père, celui-ci est remplacé par le héros.  La place du mythe me paraît reprendre cette perspective.  Le mythe tient la place du héros antique et représente une idéalisation du père tué des origines.  Dans l’histoire suisse, Guillaume Tell, le meneur, rassemble sur lui la victoire des trois fils, meneurs à leur tour de leurs clans respectifs, sur l’oppresseur autrichien.  Guillaume Tell symbolise la survie des fils face au père de la horde primitive.

Conclusions :

L’histoire de la psychanalyse s’est construite autour d’un mythe, celui d’Œdipe.  Par ailleurs, Freud s’est abondamment référé aux mythes pour argumenter ses écrits, associer sur ses rêves, asseoir ses réflexions psychanalytiques, le mythe de Narcisse en est un autre exemple.  Au-delà de sa signification psychique individuelle, le mythe rassemble le groupe social quand il peut déployer une valence symbolique, œdipienne, tiercéisante, qui est stabilisatrice de l’ordre collectif.  Il souligne alors le dépassement élaboratif des impitoyables conflits de la prégénitalité, comme ils apparaissent dans les guerres, ces luttes fratricides, et où est toujours à l’œuvre le meurtre effectif du père par les fils de la horde.  Le mythe de la horde primitive a pu s’établir en tant que mythe fondateur, parce que les fils, ensuite, instaurèrent l’interdit du parricide par le totem, statut élaboratif œdipien de l’acte premier meurtrier.

L’hypothèse retenue pour le propos fut que tout établissement d’une culture nationale, patriotique, d’un « homeland », s’appuie sur le dépassement symbolique du meurtre du père de la horde primitive de Totem et Tabou.  D’une façon générale, tout passage d’une génération à une autre s’affirme inéluctablement dans la violence.  L’adolescence en est une illustration banale.  La question interroge la violence de l’acte en rapport avec la capacité d’y renoncer et de le symboliser.  En Suisse ce qui marqua cette évolution et soutint le début du sentiment d’identité nationale fut la révolte des fils des cantons primitifs.  Cette contestation farouche, qui fut d’abord marquée par de nombreuses guerres, assura ensuite la survie d’une nation émergente par le renoncement pulsionnel que représentèrent l’arrêt de guerres fratricides et l’établissement de sa politique de neutralité.

Les mythes du serment fondateur du Grütli et de Guillaume Tell s’inspirent de cette étape maturative collective, unificatrice, conforme à l’idéal du moi, dans lequel une nation, à son insu, peut reconnaître le dépassement d’une histoire primitive et traumatique d’une violence agie par l’acte.  Cet idéal, guidé par Eros dans le meilleur des cas, le pire étant toujours du côté de la pulsion de mort, l’actualité politique en témoigne par trop, représente l’émanation symbolique créatrice et libidinale d’un mouvement psychique qui passe de l’acte à la pensée, au fantasme, et à ses symboles.  La lutte entre l’amour et la haine sont au cœur de ce devenir.  Pour qu’advienne cette dimension symbolique, aussi bien au niveau individuel que collectif, il faut que celle-ci soit relayée par des liens libidinaux sociaux et individuels positifs.  Un environnement « suffisamment bon » dirait Winnicott.  Suivant Freud dans « Psychologie des foules et analyse du moi », c’est dans la mesure où l’amour pourra s’établir durablement entre les hommes qu’un véritable mouvement de civilisation pourra se construire.  Ainsi, l’édification d’un sentiment national, rassembleur, unificateur, d’un « homeland », ne devra-t-il pas, inévitablement, passer par l’amour?

                 

                 Kiev,  mai 2016

Imprimé le 23 Juin 2016

 

Jean-Marc Chauvin est psychiatre, psychanalyste, membre formateur de la Société suisse de psychanalyse. Il est président du Centre de psychanalyse de suisse romande et du Centre de psychanalyse Raymond-de-Saussure à Genève. Il est superviseur à l’Office médico-pédagogique de Genève. Il a publié dans les revues Adolescence et Psychothérapies et Revue française de psychanalyse : « A propos du rêve inrêvable: l’intro-jection de la fonction rêvante de l’analyse» (Adolescence et Psychothérapies, 2015,) et «Les deux temps de l’OEdipe: un temps phallique identitaire et un temps phallique-vaginal» (Revue française de psychanalyse, mai 2016).

A paraître, ouvrage collectif : “Les écueils du féminin dans les deux sexes”, oct. 2016, chez CampagnePremière, Paris

 



[1] S. Freud (1912-13),Totem et Tabou, trad. fr. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993 ; OCF.P, XI, 1998:, p. 241; GW IX

[2] L’histoire suisse, en un clin d’œil, Zoé, Genève, 2006, p.11

[3]Jean-François Bergier, Guillaume Tell, Paris: Librairie Arthème Fayard, 1988

[5]  Ibidem note 2, p.16

[6] Ibidem, p. 12

[7] Ecrits, éditions du Seuil, Paris, p.375.

[8] 1930 :  Paris, Gallimard, 1984 ; OCF.P XVIII, , p.245-333;GW 14, p.421-506;SE 21, p. 57-145.

[9] in Shakespeare. Les feux de l’envie, Grasset, Paris, p. 39.

[10] Le Cru et le Cuit, Mythologique, Plon, Paris, 1978, p.9.

[11] Ibidem, note 7.

[12] Ibidem

[13] Ibidem p.142.

[14] Ibidem, p.165.

Published by I.S.A.P. - ISSN 2284-1059