Eulogy of Elsa Cayat [French - English]

Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles d’Elsa Cayat, le 15 janvier 2015, reproduit en accord avec la famille.
Text in English below.

Delphine Horvilleur (synagogue du 15ème arrondissement de Paris) est la deuxième femme rabbin de France, la première étant Pauline Bebe (synagogue du 11ème arrondissement de Paris).

Elsa avait l’habitude de commencer chacune de ses séances de thérapie, en disant à ses patients : « Alors, racontez-moi ! ».

Alors j’aimerais que nous écoutions cette invitation qu’elle donnait à la parole de l’autre, et que nous racontions, même si ce cimetière est aux antipodes de son bureau en désordre, même si sa fumée de cigarette ne tournoie plus dans les airs. Racontons ici, en ce lieu, qui fut Elsa Cayat, ce qu’elle fut pour ses parents, ses frères et sœurs, pour sa famille, son compagnon, ses neveux, ses patients, ses collègues, pour sa famille de Charlie Hebdo, pour sa fille.

Il nous faut raconter ici la femme exceptionnelle d’intelligence, de vivacité d’esprit et d’humour que vous avez connue. Il faut raconter la vie d’une femme hors du commun comme on raconte une histoire – et je crois qu’elle adorait les histoires. Comme elle adorait les livres.

Adolescente, elle avait dit à sa sœur : « Tu dois lire au moins un livre par jour ! Nietzsche, Heidegger, Freud… Peu importe ! ». C’était là le régime minimal de la culture et de l’amour du savoir et des mots tel qu’elle les concevait.

Elsa aimait passionnément les livres, surtout les polars… parce qu’elle adorait les intrigues et les romans qu’on ne peut plus lâcher et qu’à la fin, disait-elle, « on découvre toujours l’identité de l’assassin, et même son mobile ».

Quel assassin, quel mobile font que nous l’accompagnons ici aujourd’hui ? Qu’aurait-elle dit de cette intrigue-là ? Peut-être qu’elle aurait su en rire, qu’elle aurait même pu partir dans un éclat de rire contagieux.

Je sais combien sa présence manque déjà à tant de gens réunis ici, proches, familles, patients, confrères, voisins. Elle avait tissé des liens avec tant d’êtres et ne laissait personne indifférent.

En tant de points, elle avait créée son unicité, sa façon d’être hors du commun. Y compris dans sa pratique psychanalytique dont d’autres parleront bien mieux que moi. Elle n’était ni freudienne, ni lacanienne. Elle était « Cayatienne », une école à part, l’école de quelqu’un qui chérit la liberté au point de l’enseigner continuellement à l’autre, l’école de quelqu’un qui sait vous scruter en profondeur et vous dire exactement où ca fait mal, où placer les mots, comment jouer avec eux pour que le langage vous soigne.

Ces jeux de mot, cette passion du langage et du débat, vous le savez, est très chère au judaïsme et à ses sages. Je me dis qu’elle aurait peut-être pu faire un très bon rabbin – qu’elle ne m’en veuille pas de lui dire cela, à elle, la juive laïque, l’athée pratiquante.

J’espère qu’elle ne m’en voudra pas non plus, elle qui aimait tant les histoires et les intrigues, de vous raconter à sa mémoire une histoire, un enseignement du Talmud qui me semble parler un peu d’elle.

Le Talmud raconte un célèbre débat entre des grands sages à la maison d’étude. Ils débattent comme ils savent si bien le faire. Le ton monte et chacun défend avec passion et virulence son point de vue. Imaginez l’ambiance d’une conférence de rédaction à Charlie Hebdo , transposée au monde de la Yeshiva.

Rabbi Eliezer dit alors : « J’ai raison, j’ai forcément raison. Pour le prouver, dit-il, que cet arbre soit immédiatement arraché ! » Dans la seconde, l’arbre est déraciné et planté 100 mètres plus loin. Réaction des autres rabbins : ils haussent les épaules : « Et alors ? Cela ne prouve rien ! »

Alors, Rabbi Eliezer poursuit sa démonstration : « Si j’ai raison que les murs de la maison d’étude s’effondrent sur nous ». Immédiatement, les parois de la Yeshiva commencent à s’affaisser. Les autres sages se tournent vers les murs et leur disent : « De quoi je me mêle ? Ceci est un débat entre les sages, ne bougez pas et restez en place ! » Les murs s’immobilisent. À bout d’arguments, rabbi Eliezer en appelle à Dieu lui-même et dit : « Si j’ai raison qu’une voix céleste le confirme ». Immédiatement, une voix céleste annonce : « Rabbi Eliezer a raison ». Silence à la maison d’étude. Alors, se lève un homme, Rabbi Yoshoua et il dit à Dieu : « cette discussion ne te regarde pas ! Tu nous as confié une loi, une responsabilité, maintenant elle est entre nos mains. Tiens-toi loin de nos débats. »

Voilà comment les rabbins du Talmud parlent à Dieu, avec une certaine insolence, en lui disant : « N’interviens pas dans les débats des hommes, car la responsabilité que tu nous as confiée est entre nos mains. »

Cet épisode s’achève de façon plus étrange encore, par la réaction de Dieu. En entendant cela, affirme le Talmud, Dieu se met à rire et il dit avec tendresse : « Mes enfants m’ont vaincu ! ».

À l’heure qu’il est, Dieu est peut être déjà sur le divan d’Elsa

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Quel rapport a-t-elle avec Elsa ? En apprenant à découvrir son univers ces derniers jours, il m’a soudain semblé que cette histoire était très « cayatienne ».

C’est l’histoire d’un divin qui rit et se réjouit d’une humanité impertinente, d’une humanité qui dit avec humour à son dieu  « Prière de ne pas déranger – nous sommes aux commandes ».

C’est l’histoire d’un dieu qui rit et se tient à distance, d’un dieu qui se réjouit qu’on lui dise : le monde est « athée », au sens littéral du terme, c’est à dire que Dieu s’en est retiré pour que les hommes agissent en êtres responsables. Ce dieu-là n’est pas le dieu des Juifs mais le dieu de tous ceux qui, croyant en lui ou n’y croyant pas, considèrent que la responsabilité est entre les mains des hommes, et tout particulièrement de ceux qui interprètent ses textes. Bref, un dieu de liberté.

Dans sa toute dernière chronique, publiée à titre posthume dans Charlie Hebdo, hier matin, Elsa écrit :« La souffrance humaine dérive de l’abus. Cet abus dérive de la croyance, c’est-à-dire de tout ce qu’on a bu, de tout ce qu’on a cru. »

Tel est son dernier et puissant message : Soyez assez libres pour dépasser tout ce qui vous a abusé, c’est à dire tout ce qu’on vous a fait ‘boire’ au biberon, tout ce qu’on vous a fait avaler tout cru, sans que vous ne l’ayez pensé, repensé et, surtout, interprété. Tel est l’héritage de la psychanalyse, de la pensée critique, et (je veux le croire) d’une pensée religieuse mature et vivante.

Les héritages, les croyances, et les textes – surtout les textes – sont là pour être interprétés, pour être digérés, parfois très loin de leur sens littéral. Sans cela, ils nous aliènent, nous enferment dans la souffrance, nous imbibent de leur abus. Ils nous condamnent.

Cette toute dernière chronique, ce dernier message d’une intelligence profonde, est comme sa toute dernière séance de thérapie, pour tenter de nous faire aller un peu mieux, au cœur de la tragédie.

À l’heure qu’il est, Dieu est peut être déjà sur le divan d’Elsa. C’est à lui qu’elle dit : « Alors racontez-moi ! », tandis que les volutes de sa cigarette forment des nuages sur nos têtes.

Puissiez-vous envelopper de votre affection ses proches, ses parents, sa famille, et surtout sa fille. Qu’elle chante encore dans la rue, comme elle le faisait avec sa mère. Qu’elle soit nourrie du souvenir précieux d’une mère hors du commun, qui aimait la vie et dont nul ne peut assassiner le souvenir.

Que, selon les mots de notre tradition, son souvenir soit tissé dans le fil du vivant. Que son histoire soit cousue à vos existences – après tout, son nom de famille « Cayat », signifie « couturier », à la fois en hébreu et en arabe – et puissions-nous chérir ensemble la mémoire d’une femme libre.

 Read this text in English.

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The following eulogy was given by Rabbi Delphine Horvilleur at the funeral of Elsa Cayat, in Paris, France, on Jan. 15, 2015. It is reproduced, in a translation from the French, with consent of the family.

Elsa used to begin each of her therapy sessions by saying to her patients: “So, now, tell me!”

So, I would like for us to listen to her invitation to hear other people’s words, and for us to speak, even if this cemetery is so far removed from her disarrayed office, even if the smoke from her cigarette no longer swirls in the air. Let us tell, at this place, who Elsa Cayat was, who she was for her parents, her brothers and sisters, her family, her partner, her nephews, her patients, her colleagues, for her Charlie Hebdo family, for her daughter.

We must tell how exceptionally intelligent this woman was, how vivacious she was in her wit and humor that you all knew. We must tell of the life of a woman who was out of the ordinary, as though we were telling a story—and I think she loved stories. Just as she loved books.

As a teenager she once told her sister: “You ought to read a book a day! Nietzsche, Heidegger, Freud … It doesn’t matter!” That was her minimum diet for culture and for her love of knowledge and for words, as she conceived of them.

Elsa was passionately in love with books, especially detective stories—because she adored plots and novels that you can’t put down and where the endings, she would say, let you “always discover who the killer was, and even his motive.”

What killer, what motive bring us here today to accompany her? What would she have said about this plot? Maybe she could have laughed about it, even burst out in a contagious laugh.

I know how much so many people here miss her presence: her friends, family, patients, colleagues, neighbors. She wove a web of connections with so many people, and no one could remain indifferent to her.

She created her uniqueness, her way of being beyond the ordinary in so many ways. Including in her psychoanalytic practice about which others will speak better than I. She was neither Freudian nor Lacanian. She was “Cayatian,” a school apart, the school of someone who cherished freedom to the point of continually teaching it to others, the school of someone who can peer deeply into you and tell you exactly where it hurts, who can give you words and show you how to play with them so that language can become a healing device.

Playing with words, this passion for language and debate, is, as you know, very precious to Judaism and its sages. I tell myself she could have made a very good rabbi—I hope she won’t hold it against me that I tell her this, she who was a secular Jew, a practicing atheist.

She loved stories and plots so much that I also hope she won’t hold it against me if I recount to you, in honor of her memory, a teaching from the Talmud that seems to me to say something about her.

The Talmud tells of a famous debate between the great sages in their study hall. They were debating in the way they know so well. Voices were raised and each one was passionately and fiercely defending his point of view. Imagine the atmosphere of an editors’ meeting at Charlie Hebdo, transposed to the world of the yeshiva.

Then Rabbi Eliezer said: “I’m right, I have to be right. To prove it,” he said, “may this tree immediately be yanked out of the ground!” Within a second, the tree was uprooted and transplanted a hundred yards away. The reaction of the other rabbis: a shrug of the shoulders: “So? That doesn’t prove anything!”

Then Rabbi Eliezer pursued his demonstration: “If I am right, may the walls of the study hall fall down upon us.” Immediately, the walls of the yeshiva began to crumble. The other sages turned toward the walls and said: “Why are you getting involved? This is a debate among sages; stop moving and stay where you are!” The walls stop moving. Running out of arguments, Rabbi Eliezer calls upon God himself and says: “If I am right may a celestial voice confirm it.” Immediately a celestial voice announces: “Rabbi Eliezer is right.” Silence in the study hall. Then a man, Rabbi Yehoshua, gets up and says to God: “This discussion does not concern You! You entrusted us with a law, a responsibility, now it is in our hands. Stay out of our discussions.”

That is how the rabbis of the Talmud spoke to God, with a certain lack of respect, telling him: “Don’t intervene in the debates of men, because the responsibility you entrusted to us is in our hands.”

This episode ends even more strangely, with the reaction of God. Hearing these words, states the Talmud, God began to laugh gently: “My children have beaten me!”

Why do I tell you this story? What does it have to do with Elsa? Learning how to discover her universe these last few days, it suddenly seemed to me that this story is very “Cayatian.”

It is the story of a Divine who can laugh and rejoice in an impudent humanity, a humanity that tells God humorously: “Please do not disturb—we’re in charge.”

It is the story of a God who can laugh and keep his distance, a God who rejoices when he is told: the world is “atheistic,” in the literal sense of the term, meaning that God has withdrawn so that men can act as responsible beings. This God is not the God of the Jews but the God of all those who, whether they believe in him or not, consider that responsibility is in the hands of mankind, and most particularly of those who interpret his texts. In short, a God of freedom.

In her very last article, published posthumously yesterday morning in Charlie Hebdo, Elsa wrote: “Human suffering derives from abuse. This abuse derives from belief—that is, from everything we have had to swallow, everything we have had to believe.”

Such is her final and powerful message: Be free enough to get beyond everything that has abused you—that is, everything that people have made you “drink” from their baby bottle, everything that people have made you swallow whole, without your having thought about it, re-thought about it and, above all, interpreted it. Such is the heritage of psychoanalysis, of critical thought, and (to my mind) of mature and live religious thinking.

A heritage, belief systems and texts—especially texts—are there to be interpreted, to be digested, sometimes far afield from their literal sense. Without that, they can alienate us, lock us in suffering, soak us in their abuse. They sentence us.

This very last article, this last message with its profound intelligence, is like her last therapy session, to try to help us get a little better, in the heart of tragedy.

Right now, God is perhaps already on Elsa’s couch. And she says to him: “So, now, tell me!” while the spiraling rings of smoke rising from her cigarette form clouds over our heads.

May you envelop us with your affection—friends, parents, family, and above all her daughter. May she continue to sing in the street, as she used to do with her mother. May she be nourished by the precious memory of a mother who was out of the ordinary, who loved life, and whose memory can never be killed by anyone.

According to the words of our tradition, may her memory be woven into the fabric of the living. May her story be sewn into your lives—for after all, her family name “Cayat” means “tailor,” both in Hebrew and in Arabic—and may we all together treasure the memory of a free woman.

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Translation from the French by Ralph Tarica.

Published by I.S.A.P. - ISSN 2284-1059