Letter from Essaim Editorial Committee

 (translation into English follows the French text)

 

 

Cher Darian Leader,

Le comité de rédaction de la revue essaim a lu attentivement le texte que vous nous avez transmis intitulé « Lacan et les américains ». Certains points que vous soulevez auraient mérité un développement spécifique, argumenté et référencé, comme par exemple l’influence dont, selon vous, Lacan aurait bénéficiée de la part de penseurs américains, spécialement concernant la cybernétique au début des années 50. Ce point aurait été intéressant.

 

Mais le problème majeur est que votre article est globalement tendancieux. Il rencontre ainsi les écueils mêmes que vous imputez à Lacan et à ses élèves, français particulièrement. Trop d’exemples que vous donnez relèvent en effet de la pétition de principe et procèdent d’amalgames, de simplifications voire de considérations erronées. C’est tout à fait dommage, à la fois pour vous-même mais aussi pour notre revue.

Quelques exemples donc :

 

L’allusion à la « negro republic » est incompréhensible. Telle qu’elle est mentionnée, elle n’en reste qu’une allusion ou une insinuation aux accents racialistes en vogue, très douteux.

 

L’idée selon laquelle la pensée de Freud aurait été influencée par ses analysants américains des années 20, par le seul fait qu’ils étaient ses analysants, reste une spéculation. Il s’agirait de le démontrer mais vous ne le faites pas.

 

Concernant Kris, il faut se donner la peine, comme vous le dites (et comme nous l’avons fait), de lire réellement le cas, de Kris mais aussi sa reprise par Lacan dans sa réponse à Hyppolite, pour s’apercevoir que, contrairement à ce que vous affirmez a) Kris intervient bien sur le plan de la réalité en questionnant précisément le patient sur le contenu réel du texte supposé plagié, et b) que Lacan ne dit pas que Kris a consulté lui-même le matériel en question. Il est donc absolument inexact d’affirmer que Lacan déforme ici totalement les faits.

 

Il n’est pas juste de penser que Lacan réduisait le problème des dérives de la psychanalyse américaine au courant de l’ego psychology. Tout comme vous, nous ne doutons pas que la psychanalyse américaine se compose de courants très divers. Mais comme nous l’avons précisé dans l’argument du numéro 48 à paraitre que nous vous avons communiqué, Lacan considérait plutôt (cf. sa discussion avec Miller dans les Problèmes cruciaux pour la psychanalyse) que c’était le culturalisme qui constituait ce qu’il y a de plus discutable dans le développement de la psychanalyse aux USA.

 

Dans une certaine mesure, vous lui donnez raison sans le savoir lorsque vous vous réjouissez que les travaux de Fromm, d’Erikson et de Horney soient d’actualité. A ce propos d’ailleurs, il est tout à fait inexact d’affirmer que l’anticapitalisme de Fromm constituait la preuve d’un anticonformisme. Vous savez parfaitement bien, comme bon nombre de collègues américains, que la critique prétendument progressiste de Horney et de Fromm vis-à-vis du capitalisme et de la société de consommation dissimulait mal leur penchant pour la bien-pensance, le conformisme et l’adaptation. La chose est connue. Elle a été remarquée pertinemment aux USA par Adorno en 1946, par Marcuse en 1955, par Lasch en 1979 et par le français J.-B. Pontalis en 1954.

 

L’utilisation, dans la psychanalyse américaine, du terme « analysant » provenant de Ferenczi n’est guère étonnante. Cependant il n’a rien à voir avec la dénotation du terme « analysant » promu par Lacan. Le terme « analysant », chez Ferenczi, relève de sa conception de l’analyse mutuelle où l’analyste analyse, donc est analysant ; et symétriquement son patient peut être analysant, c’est-à-dire analyste de son analyste. Cette conception spéculaire de la cure n’a aucun rapport avec la direction de la cure chez Lacan, comme vous le savez là-aussi. Et il ne faut pas s’étonner que ce terme férenczien, portant avec lui une conception du contre-transfert comme outil technique, ait rencontré un certain succès aux USA. Aucun rapport avec Lacan, donc.

 

 

Il est improbable que le schéma L ait été inspiré de près ou de loin par les exposés d’intellectuels américains lors du séminaire de l’Unesco en 1953 auquel Lacan a participé. Si Lacan s’est « inspiré » de quelqu‘un pour son schéma, il s’agit de Lévi-Strauss qui, en 1947 puis en 1952, utilisait des schémas quadripolaires ressemblant plus ou moins au schéma L pour formaliser la structure de l’alliance et de l’échange dans des tribus de Sibérie orientale. Zafiropoulos fait également cette supposition en 2003.

 

Nous ne voyons pas bien le rapport entre la conception du langage et de l’acte chez Lacan et l’exemple clinique théâtral, voire burlesque, d’après-guerre que vous donnez. Il y aurait beaucoup à dire sur la notion d’acte dans la psychanalyse et le vocabulaire américains.

Ces quelques exemples, parmi d’autres encore, soulignent que le fond de votre propos semble avoir été très affaibli par une hâte de ridiculiser l’adversaire, comme vous le dites dans les dernières lignes très caricaturales de votre article : ici, malheureusement, l’adversaire étant Lacan et ce que vous croyez identifier des français qui le suivent.

Nous vous remercions néanmoins d’avoir pris le temps de rédiger ce texte qui a permis au comité de notre revue de connaitre votre position et votre orientation.

11.10.21

 

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Letter from Essaim Editorial Committee

 

 

 

Dear Darian Leader,

 

The editorial committee of the journal ‘essaim’ has carefully read the text that you sent us  ‘Lacan and the Americans’. Some of the points you raise would have merited a specific, argued and referenced development, for example, the influence that, according to you, Lacan would have received from American thinkers, specially concerning cybernetics at the start of the 50s. This point might have been interesting.

 

But the major problem is that your article is globally tendentious. It involves the same dangers that you impute to Lacan and his pupils, especially the French ones.  Too many of the examples you give are in fact circular arguments and proceed from confusions, simplifications and erroneous considerations. This is a pity, for you and also for our journal.

 

For example:

 

The allusion to the ‘negro republic’ is incomprehensible. As it occurs, it is just an allusion or an insinuation with racist overtones of the time [en vogue], very suspect.

 

The idea that Freud was influenced by his American analysands in the 20s, simply by being his analysands, remains a speculation. This would have to be proven but you don’t do it.

 

Regarding Kris, one must make the effort, as you say (and as we have done), to really read Kris’ case, and also Lacan’s commentary in his response to Hyppolite, to see that, contrary to what you claim a) Kris intervenes at the level of reality in questioning the patient precisely about the real content of the supposedly plagiarised text, and b) Lacan does not say that Kris consulted the material in question. It is thus absolutely false to claim that Lacan totally distorts the facts here.

 

It is not correct to think that Lacan reduced the problem of the currents in American psychoanalysis to ego psychology. Like you, we have no doubt that American psychoanalysis is made up of very diverse currents.  But as we pointed out in the argument of issue 48 that we sent out, Lacan thought that it was culturalism that constituted the real problem (see the discussion with Miller in Crucial Problems) in the development of psychoanalysis in the US.

 

In a sense, you prove him right without knowing it when you celebrate the relevance today of the works of Fromm, Erikson and Horney. Regarding this, indeed, it is absolutely incorrect to state that Fromm’s anticapitalism is proof of his anti conformism. You know perfectly well, like many American colleagues, that the supposedly progressive critique of Horney and Fromm regarding capitalism and consumer society didn’t succeed in masking their penchant for right-thinking, conformism and adaptation. This is a known fact [La chose est connue]. It was perceptively noticed in the US by Adorno in 1946, by Marcuse in 1955, by Lasch in 1979 and by the Frenchman J.-B. Pontalis in 1954.

 

The use, in American psychoanalysis, of the term ‘analysand’, from Ferenczi, is hardly surprising. However it has nothing to do with the denotation of the term ‘analysand’ used by Lacan. The term ‘analysand’, for Ferenczi, stems from his conception of mutual analysis where the analyst analyses, and is thus an analysand: and symmetrically, his patient can be an analysand, that is, analyst of his analyst. This specular conception of treatment has no relation with Lacan’s direction of the treatment, as you also know. And it’s no surprise that the Ferenczian term, carrying with it a conception of the counter-transference as technical tool, should have had a certain success in the US. So, no relation with Lacan [Aucun rapport avec Lacan, donc].

 

It is improbable that the Schema L was inspired either directly or indirectly by American intellectual contributions to the UNESCO seminar in 1953 at which Lacan participated. If Lacan was ‘inspired’ by anyone for the schema, it was by Lévi-Strauss who, in 1947, and then in 1952, used quadripod schemas resembling more or less the Schema L to formalise kinship and exchange structures in the tribes of Western Siberia. Zafiropoulos also made this supposition in 2003.

 

We don’t see the link between Lacan’s notion of language and the act and the theatrical, indeed burlesque, post-war [sic] clinical example that you give. There would be a lot to say on the notion of the act in psychoanalysis and American vocabulary.

 

These examples, amongst others, emphasise that the aim of your arguments seems to have been weakened by the haste to ridicule the adversary, as you say in the last very caricatural lines of your article: here, regrettably, the adversary being Lacan and those identified as the French people who follow him.

 

We thank you nevertheless to have taken the time to write the text that has allowed our journal’s editorial committee to know your position and your orientation.

11.10.21

 

Translated by Claire Demongeot

 

 

 

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03/12/2021

 

 

Published by I.S.A.P. - ISSN 2284-1059
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